Le grand rabbin de France condamne-t-il la Torah ?

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Il est navrant de constater que celui que la chaîne radiophonique France Info a récemment à qualifier de " chef spirituel " du judaïsme français (4/02/ 1998), s'est exprimé dans VSD, un magazine grand public, (n 1065, en date du 22 au 28 Janvier 1998), pour émettre une condamnation de la mystique juive, la cabale. A la page 35 de cet hébdomadaire, un encadré signé " Joseph Sitruk " porte le titre suivant : " Le grand rabbin de France condamne la "kabbale" ". Comme ce titre n'a pas été dénoncé par l'auteur du texte qu'il introduit, il engage pleinement sa responsabilité. Condamner la cabale revient à condamner au moins sept siècles d'élaborations intellectuelles et religieuses juives, des milliers d'ouvrages et leurs auteurs, parmi lesquels Nahmanide, R. David ibn Zimra (Radbaz), R. Joseph Caro (le codificateur du Shoulhan Aroukh), le Gaon Elie de Vilna, la hassidout, la plupart des rabbins d'Afrique du Nord du XVe au XXe siècle et de très nombreux maîtres d'Europe de l'Est. Cette condamnation est assortie, dans l'encadré, de conditions particulières posées à son étude. Ainsi, " la kabbale ne doit pas, selon les maîtres de la tradition juive, être étudiée dans n'importe quelle condition ". Qui sont ces " maîtres " qui ne sont nommés à aucun moment ? L'invocation vague d'une " tradition " d'autorité est la porte ouverte à l'arbitraire et permet de lui attribuer abusivement des conceptions personnelles. Les " préalables " auxquels l'étude de la cabale " est soumise " et qui sont énumérés, appellent deux observations. Si on la compare avec les recommandations d'un des très grand maîtres de la tradition, R. Moshé Cordovéro (1522-1570) qui s'est exprimé à ce sujet dans son livre Or Ne'érav, elle apparaît si exigeante et restrictive que son but véritable vise à disqualifier par avance toute tentative de l'étudier. En outre, comme elle vise exclusivement l'étude de la cabale, il est loisible d'en déduire que pour le grand rabbin Sitruk, l'étude des commentateurs de la Bible, du Talmud et des décisionnaires n'est soumise à aucune des conditions qu'elle prétend imposer. Ainsi, l'étude de ces textes n'exige pas " une connaissance approfondie des autres textes de la tradition orale " ; elle ne nécessite pas un " maître compétent, connu pour son érudition et sa piété ", ni un " environnement adéquat d'atmosphère de sainteté " ; pas plus qu'un " équilibre psychique, une maturité et une situation familiale assurant cet équilibre " ne sont requis pour approfondir la littérature du Talmud et la halakhah. Cela revient à avouer que l'étude des règles religieuses du judaïsme, de la halakhah, se prête parfaitement à l'incompétence, au déséquilibre psychique, à l'immaturité, à l'impiété ! Il est vrai qu'un préjugé tenace tient ceux qui s'adonnent à l'étude de la cabale pour des fous. Mais c'est là une réaction irraisonnée de gens peu informés que l'on eût aimé ne pas voir partagée par un grand rabbin de France. On aimerait aussi connaître ce que celui-ci appelle " des interprétations hasardeuses qui peuvent complètement falsifier le message du judaïsme ". Cette formule, dans le contexte où elle est proférée, qui accuse sans préciser ni le contenu de l'acte d'accusation ni le nom de l'accusé, est assez inquiétante, elle écorne un des traits les plus originaux de la religion juive, qui n'a évolué qu'à travers des interprétations, fussent-elles les plus " hasardeuses ", si du moins ce mot à un sens. Parler d'un " message du judaïsme " revient à ravaler celui-ci au rang d'une idéologie comme une autre et à attribuer au judaïsme une homogénéité qu'il n'a jamais eu. A cause de l'étude de la cabale, selon la même source, " des déséquilibres majeurs sont prévisibles pour les étudiants ". Est-ce de la cabale dont parle le grand rabbin Sitruk ou de toxicomanie ? Est-ce de ce que le Gaon de Vilna appelait la " sagesse de vérité " ou d'une perversion mentale à la mode ? Quel mépris envers l'une des plus hautes réalisations de la spiritualité juive, dont une image purement négative est jetée en pâture au grand public. Comment un grand rabbin de France peut-il médire d'une partie très importante de la tradition dont il est aux yeux des médias un représentant attitré ? On se demande aussi pourquoi l'étude du Talmud ou de la Bible immuniseraient-elle magiquement contre les troubles psychiatriques, qui ne touchent pas plus les cabalistes que les autres. Les propos suivants, où il est question de notre époque décrite comme un " monde troublé " où chacun " se déclare maître ou sage ", reflètent une vision apocalyptique de la réalité contemporaine, et expriment un manque de sensibilité criant envers la vitalité des nouvelles formes de religiosité. Les " recherches mystiques ", dit le grand rabbin Joseph Sitruk, " ne peuvent s'improviser ". On aimerait ajouter : les déclarations publiques non plus. Mais où se trouvent les institutions mises en place par le rabbinat français pour offrir à la quête mystique un encrage qui ne serait pas " improvisé " ? La carence sur ce point est totale. Derrière cette mise en garde, on devine une insensibilité inouïe envers la " recherche mystique ", qui, n'en déplaise au grand rabbin, constitue un caractère essentiel du religieux contemporain et qui ne vaut pas moins que l'intérêt pour les règles de la cacherout.

Cette mise en accusation de la cabale n'est que l'entrée en matière de la substance de la déclaration parue dans VSD. Le but poursuivi est de jeter le soupçon et l'anathème sur les " Centres de la Kabbale ", à la tête desquels se trouve celui que le rabbin Sitruk qualifie de " prétendu rabbin Berg ". Profitant d'une campagne de presse française qui a pris pretexte de l'intérêt passionné que quelques célébrités féminines du monde du spectacle américain vouent à la cabale pour étaler un antijudaïsme à demi conscient, le grand rabbin de France se fait le héraut d'une condamnation contre ces " Centres " jetée par un groupuscule de rabbins ultra-orthodoxes israéliens. La presse française, y compris la presse juive, a manifesté à cette occasion une ignorance et une malveillance abyssales. Dans l'article en question de VSD, Catherine Laurent et Ludovic Pompignoli énoncent quelques énormités. Un exemple flagrant : " Les cours (du " Centre de la Kabbale " parisien) sont dispensés dans une pièce décrétée "synagogue" sans même avoir été consacrée par les autorités judaïques françaises ". Depuis quand faut-il que " les " autorités judaïques françaises consacrent un lieu comme synagogue pour que ledit lieu en soit effectivement une ? Il existe toutes sortes de lieux, y compris des appartements privés qui fonctionnent comme des synagogues, et cela depuis des lustres, personne n'a jamais eu l'idée saugrenue de demander une " consécration officielle ". Les journalistes ne se rendent pas compte que la religion juive n'est pas organisée comme le catholicisme, et n'en déplaise à Napoléon ou à ses successeurs les ministres de l'Intérieur chargés des cultes, la notion même d'une unique " autorité judaïque française " est un non-sens. Hélas, cette fiction semble convenir à celui qui a été élu " grand rabbin de France ", et dont la fonction consiste à donner à la fable du " judaïsme officiel " français une figure emblématique. Quand cette figure, comme elle le fait dans cet article de VSD, outrepasse la mission que lui a impartie la fable napoléonienne et s'exprime au nom d'un groupuscule juif parmi d'autres, baptisé " rabbins habilités à formuler le droit hébraïque à chaque génération " qui " ont demandé par écrit à tous nos coreligionnaires de s'abstenir de fréquenter ces centres dits de la kabbale, et plus encore les ont incités à enterrer les livres édités par le prétendu rabbin Berg ", elle entre dans l'arène des débats et des polémiques et devient du même coup sujette à contestation. Le grand rabbin Joseph Sitruk camoufle, sans doute pour être " politiquement correct ", la nature de l'exhortation de ces rabbins de Jérusalem qu'il reprend à son compte. Il la présente comme une " demande " faite par écrit, alors qu'il s'agit en réalité d'un anathème pur et dur. Sur quoi celui-ci repose-t-il ? Un article de Catherine Garson publié par l'hébdomadaire Actualité Juive, paru le Jeudi 6 Février 1997, p. 3, et intitulé " La partie cachée de l'ice-Berg ", est symptomatique de la campagne de désinformation à laquelle prête sa voix l'actuel grand rabbin de France. Bien que cet article soit accompagné de la photographie de la " mise en garde sévère " (je cite et traduit) du " tribunal rabbinique de toutes les communautés achkénazes auprès de l'assemblée ultra-orthodoxe " (haredi), cosignée par cinq rabbins de Jérusalem, son contenu réel est totalement occulté. Le lecteur non-hébraïsant ne peut donc comprendre les vraies raisons qui sont à l'origine de cette mise au ban. Un examen du texte en question révèle que ce qui attise les foudres contre les Centres de la Kabbale et son dirigeant, est le fait que celui-ci " diffuse la cabale à des non-juifs, à des laïcs (hilonim) et à des femmes ". Et il ressort de l'analyse de ce décret ainsi que d'autres prises de position allant dans le même sens et émanant des mêmes milieux ultra-orthodoxes israéliens, que les Centres de la Kabbale sont un objet de scandale parce que dans ces institutions, la cabale est enseignée à des femmes et que les cours sont mixtes. Le grand rabbin de France, qui ne peut ignorer ces motifs, les fait donc siens. Pourquoi ne pas avoir eu le courage de le dire franchement aux journalistes de VSD : Je condamne ces Centres parce qu'ils tiennent les femmes pour capables d'étudier la mystique juive, alors qu'elles sont inaptes à toute vie spirituelle. Ce qui attise la vindicte de ces milieux intégralistes contre les " Centres de la Kabbale ", c'est une idéologie sexiste, xénophobe et la haine contre les hilonim, auxquels toute aspiration spirituelle est niée. Cette sinistre mise en garde d'un tribunal rabbinique achkénaze de Jérusalem, approuvée publiquement aujourd'hui par le " chef spirituel du judaïsme français ", a été publiée en 1995, or cette même année, le célèbre cabaliste israélien d'origine irakienne et l'un des guides du parti Shas, le rabbin Isaac Kadouri, écrivait : " Que les israélites se réjouissent et que jubilent ceux qui prient, au sujet du rituel de prière qu'a publié son honneur, le grand Rav, rabbi Shraga Faivel Berg, Shlita, chef de la yéchivah Qol Yehoudah aux Etats Unis qui a rassemblé certaines des méditations mystiques provenant des écrits du saint R. Isaac Louria... " Il est vrai que le rabbin Kadouri s'est ravisé puisqu'un journal israélien a publié le 21/2/1997 la déclaration suivante : " J'annule mon approbation que j'avais donnée sur le rituel, j'ignorais ses actes [du rabbin Berg] jusqu'à ce que je reçoive des lettres de rabbins achkénazes et séfarades, et il est sévèrement interdit de se joindre à ses séminaires et de lire ses livres... " Fascinante volte-face d'un vénérable centenaire qui prohibe ce qu'il recommandait avec enthousiasme deux ans auparavant. De même le rabbin Obadia Yossef, ancien grand rabbin séfarade d'Israël condamne Phillip Berg, " grand Rav " ou " imposteur " selon les humeurs des uns ou des autres, parce qu'il enseigne la cabale à des audiences où " hommes et femmes sont mélangés ". Certes, il ajoute que ses idées " sont mensonges et hérésies ", mais sans donner la plus petite précision sur ce qui constituerait le mensonge ou l'hérésie. L'absence de ségrégation des sexes dans des cours de cabale est bien au cur de la mise au ban. Les " Centres de la Kabbale " tirent leur origine d'un mouvement initié dans les années 60 par le rabbin Yehoudah Tsvi Brandwein lui-même disciple du rabbin Yehoudah Halévy Achlag qui considérait que la diffusion de la cabale auprès du grand public était un impératif sacré. Globalement, le contenu des enseignements qu'ils dispensent ainsi que les pratiques qu'ils recommandent s'enracinent dans les milieux de l'orthodoxie haredi achkénaze israélienne, bien que leur surface d'exposition publique présente tous les traits de la modernité religieuse la plus avancée. Leur tentative de propagation de la cabale peut légitimement se renvendiquer d'un courant utopique du mysticisme juif qui remonte au moins au XVIe siècle. L'opposition que ces Centres rencontrent aujourd'hui de la part de ces mêmes milieux de la société israélienne doit être considérée comme un débat interne qui concerne essentiellement des personnes relevant de la même mouvance et partageant une histoire commune. Par ailleurs, il ne faut pas isoler le mouvement animé par le rabbin Berg d'un courant général qui se dessine maintenant avec de plus en plus de netteté. On assiste en effet aujourd'hui à une multiplication sans précédent de cercles d'études de la cabale, phénomène particulièrement puissant aux Etats Unis. Ce qui apparaît comme un mouvement de fond touchant l'ensemble du monde juif mériterait mieux que des campagnes de ragots journalistiques ou des condamnations d'un autre âge. Une part très importante du fait religieux juif contemporain est en jeu dans ces nouveaux courants. Quant à l'allusion que fait le grand rabbin Joseph Sitruk à l'exhortation des autorités rabbiniques auxquelles il se réfère visant à enterrer les " livres édités par le prétendu rabbin Berg ", elle aurait mérité plus d'attention de la part des journalistes. Cette campagne absurde a conduit des centaines de personnes à se débarrasser des volumes du Zohar publiés par les Centres de la Kabbale, volumes ne différant en rien des éditions que l'on peut trouver en librairie. Cette guerre des superstitions, celles qui ont conduit tant de personnes à acheter ces volumes comme celles qui les poussent à les rejeter, aurait dû être dénoncée par ceux qui se considèrent comme les autorités rabbiniques de ce pays, au lieu qu'elles approuvent, par VSD interposé, cette aberration tragi-comique.

Au chapitre des nouvelles que ne donneront pas les journaux français, je viens d'apprendre qu'un grand cabaliste de Jérusalem a fait sept fois le tour de la terre d'Israël en hélicoptère afin de mener une guerre magique contre le prince céleste d'Ismaël au moyen de formules de prière cabalistiques afin de protéger le pays contre une attaque de missiles irakiens, et que par ailleurs, un grand quotidien israélien, le Yedi'ot Aharonot, venait de distribuer à ses lecteurs le rituel (seder) de la fête de Tou-Bishvat tel qu'il a été instauré par les cabalistes du XVIe siècle. La pénétration de la cabale, sous une forme ou une autre, dans la population juive de la plupart des pays du monde, dans des milieux appartenant à tous les courants du judaïsme, est un fait marquant de cette fin de XXe siècle. Il serait souhaitable que son étude approfondie fasse partie de la formation de tous les rabbins de France qui seront ainsi préparés pour mieux évaluer les faits religieux du judaïsme contemporain et pour y faire face de manière lucide et appropriée.

Charles Mopsik

[A noter: un site Web qui se veut un "observatoire des sectes", répertorie le Centre de la Kabbale du rabbin Berg comme étant une secte dangereuse qui pratiquerait le lavage de cerveau dans le but de soutirer de l'argent à ses membres dont il contrôlerait aussi la vie sexuelle (http://www.mygale.org/01/tussier/rev9801.htm#2). Ces graves accusations ne sont étayées que par quelques ragots journalistiques dont un article du journal Libération de Patrick Sabatier du 24/12/1997 qui ne fait que reprendre des bruits répandus par un journal américain (Vanity Fair). La frénésie anti-secte semble devenir le refuge des peurs les plus primitives. Celles-ci risquent parfois de déboucher sur un lynchage médiatique orchestré par des pigistes colportant des bruits de chasse d'eau. Addition du 27/04/98].